Petit Le Mans : comment ce petit coin de Géorgie est devenu un lieu clé pour l’Endurance

Dans les collines boisées de la petite ville de Braselton, les voitures surgissent puis disparaissent derrière le relief. Le décor paraît éloigné des grandes installations sportives internationales. Pourtant, Road Atlanta accueille l’une des courses les plus importantes de l’endurance : Petit Le Mans. Et presque partout, un même personnage veille sur la piste : le Bibendum de Michelin.

Didier LAURENT

Ce rapprochement entre une course au nom français, un circuit américain et Michelin, c’est l’histoire d’un entrepreneur qui voulait importer l’esprit des 24 Heures du Mans aux États-Unis, d’une discipline qui cherchait à se réinventer et d’un manufacturier français bien implanté de l’autre côté de l’Atlantique.

Un circuit de campagne, aux portes d’une grande métropole

Il faut d’abord nuancer l’image d’un circuit perdu au bout du monde. Road Atlanta se trouve à Braselton, à environ une heure au nord-est d’Atlanta. Son environnement conserve un caractère verdoyant, mais le circuit reste facilement accessible. Son tracé de 2,54 miles, soit environ 4,09 kilomètres, comporte douze virages et chemine dans un domaine d’environ 300 hectares. 

Et l’endroit possède une histoire bien antérieure à Petit Le Mans. En 1969, David Sloyer, Earl Walker et Arthur Montgomery entreprennent de transformer un terrain agricole en circuit international, au cœur d’une région où la culture automobile est surtout associée aux courses de stock-cars. Le chantier est accéléré pour accueillir une épreuve de Can-Am. Le 13 septembre 1970, Tony Dean remporte la première course, avec Stirling Moss comme invité d’honneur. Road Atlanta accueillera ensuite des figures aussi diverses que Mario Andretti, Dan Gurney et Paul Newman. 

Mais la réputation sportive ne garantit pas la solidité financière. Après plusieurs changements de propriétaire, le circuit traverse une période difficile et connaît une faillite en 1993. Une première reprise permet de commencer sa rénovation. L’arrivée de Don Panoz, qui l’achète en novembre 1996, change son avenir : il dispose des moyens et, surtout, d’un projet dépassant la simple exploitation d’une piste. 

Don Panoz, l’homme qui voulait rapprocher deux continents

Don Panoz a fait fortune avec les matchs à la nicotine. Il était aussi un grand passionné de course automobile.

Panoz a fait fortune dans l’industrie pharmaceutique, notamment autour du développement du patch à la nicotine. Installé dans la région, il est aussi à l’origine du domaine hôtelier et viticole Château Élan. Son entrée dans l’automobile passe par les voitures construites par son fils Danny, avant de prendre une dimension internationale avec les programmes de compétition Panoz. 

À la fin des années 1990, l’endurance traverse une période de recomposition. Panoz voit dans les 24 Heures du Mans une référence capable de réunir les constructeurs, les équipes et les spectateurs. Son idée consiste à proposer aux États-Unis une grande course fondée sur les règles et l’esprit de l’épreuve française.

Le rapport avec Le Mans est donc officiel dès l’origine. Panoz s’associe à l’Automobile Club de l’Ouest, organisateur des 24 Heures. L’ACO autorise l’utilisation du nom et prévoit des invitations aux 24 Heures du Mans pour les vainqueurs de catégorie. Le projet comprend également une ambition plus large : si cette première course réussit, elle pourra servir de point de départ à un championnat nord-américain. 

La Ferrari 333 SP de Doyle-Risi a remporté la première édition de la course de Petit Le Mans, en 1998.

Le 11 octobre 1998, la première édition de Petit Le Mans est remportée par la Ferrari 333 SP de Doyle-Risi, confiée à Wayne Taylor, Emmanuel Collard et Eric van de Poele. La même voiture avait déjà gagné sa catégorie aux 24 Heures du Mans quelques mois auparavant. La passerelle entre la Sarthe et la Géorgie existe ainsi jusque dans le premier résultat. 

En 1999 naît l’American Le Mans Series, ou ALMS, qui reprend le règlement technique de l’ACO. Cette année-là, Panoz connaît un bonheur supplémentaire : David Brabham, Éric Bernard et Andy Wallace gagnent Petit Le Mans au volant de son prototype à moteur avant, une architecture originale face à ses concurrents. Le promoteur de la course devient aussi son vainqueur. 

« Petit », mais déjà une grande classique

Le nom pourrait faire penser à une épreuve réduite ou à une course préparatoire. Petit Le Mans acquiert pourtant sa propre importance. Son format initial prévoit 1 000 miles, soit environ 1 609 kilomètres, ou dix heures de course, selon la limite atteinte en premier. Il évolue ensuite vers une durée fixe de dix heures. L’endurance y conserve ses ingrédients essentiels : plusieurs pilotes par voiture, des ravitaillements, des changements de pneus et une gestion collective de l’effort. 

Sa difficulté tient aussi à la concentration du spectacle. Sur une piste relativement courte, prototypes et voitures de Grand Tourisme doivent partager l’espace malgré des vitesses différentes. Le trafic devient une composante permanente de la course : dépasser au bon endroit, anticiper une voiture plus lente et éviter de perdre du temps comptent autant que la vitesse pure. L’IMSA souligne d’ailleurs que Road Atlanta est nettement plus court que les autres circuits du championnat, qui comporte des tracas comme Daytona, Sebring ou Watkins Glen. 

Au fil des éditions, les grandes histoires du Mans trouvent un prolongement américain : Ferrari et Panoz d’abord, puis Audi, Peugeot, Porsche et bien d’autres. Les confrontations entre Audi et Peugeot contribuent notamment à inscrire Petit Le Mans dans le paysage international. La course devient un rendez-vous où les constructeurs et les pilotes venus d’Europe retrouvent les spécialistes américains sur leur terrain. 

Peugeot a remporté Petit Le Mans à trois reprises entre 2009 et 2011

La disparition de l’ALMS après 2013 ne met pas fin à cette aventure. Petit Le Mans rejoint en 2014 le championnat issu du rapprochement des deux grandes séries américaines, l’ALMS et le Grand-Am. Il demeure aujourd’hui la finale de l’IMSA WeatherTech SportsCar Championship. Sa 29ᵉ édition est programmée le 3 octobre 2026, autrement dit ce samedi.

Le lien technique avec Le Mans s’est lui aussi renouvelé. La convergence entre l’IMSA, l’ACO et la FIA permet aux prototypes répondant aux règlements LMDh et LMH (soit l’Hyparcar) du championnat FIA-WEC de concourir dans la catégorie GTP américaine. Sous réserve des conditions d’engagement et d’homologation, un même modèle peut donc viser les grandes classiques américaines et les 24 Heures du Mans. Petit Le Mans appartient à l’IMSA, mais participe à cet espace commun de l’endurance mondiale. 

Pourquoi Michelin est-il aussi visible ?

La première explication est très concrète : depuis le 1ᵉʳ janvier 2019, Road Atlanta porte officiellement le nom de Michelin Raceway Road Atlanta. L’accord, annoncé en octobre 2018, étend une relation préexistante : Michelin était déjà partenaire pneumatique du circuit et son personnage figurait notamment sur le pont de la ligne droite principale. Les droits sur le nom concernent le site et sa nouvelle tour. 

Cet accord de dénomination ne constitue pas un rachat du circuit par Michelin. Road Atlanta a été acquis par NASCAR Holdings en 2012. En revanche, le partenariat Michelin a accompagné une transformation visible : la construction de la Michelin Tower, inaugurée lors de Petit Le Mans en octobre 2019. Elle réunit des installations de direction de course, des espaces pour les médias et des lieux de réception. Bibendum se retrouve ainsi associé à une infrastructure centrale du circuit. 

Deuxième explication : Michelin est un acteur opérationnel de la course. Son engagement américain, longtemps concentré notamment sur les voitures de la catégorie GTLM, s’est considérablement élargi en 2019. Il fournit aujourd’hui les pneumatiques de toutes les voitures du championnat WeatherTech, ainsi que ceux de deux autres séries IMSA. Une prolongation annoncée en octobre 2025 prévoit la poursuite du partenariat jusqu’en 2035 et maintient également son association au nom de Road Atlanta.

Troisième explication : plusieurs compétitions portent son nom. L’IMSA Michelin Pilot Challenge est un championnat distinct. L’IMSA Michelin Endurance Cup, elle, est un classement spécifique au sein du championnat WeatherTech, consacré aux cinq grandes courses d’endurance de 2026 : Daytona, Sebring, Watkins Glen, Road America et Petit Le Mans. À Road Atlanta, ses points sont attribués après quatre heures, huit heures et à l’arrivée. Le nom Michelin apparaît donc sur le circuit, les pneus et les classements. Le partenaire-titre de la course elle-même demeure Motul. 

Pour Michelin, ce coin d’Amérique est aussi une région familière

La géographie explique une autre partie du rapprochement. Le siège nord-américain de Michelin se trouve à Greenville, en Caroline du Sud, dans le même grand ensemble régional du Sud-Est américain. Le groupe y possède une implantation industrielle et technique ancienne : sa première usine de fabrication de pneus en Caroline du Sud a démarré à Greenville en 1975, et son siège nord-américain y est établi depuis 1985. 

Road Atlanta offre ainsi à Michelin un lieu proche de ses équipes américaines, mais aussi une scène internationale. Le circuit sert depuis longtemps de terrain d’essais pour ses pneus. Son intérêt combine développement technique, relations avec les constructeurs et visibilité auprès d’un public passionné d’automobile. Michelin présentait explicitement son élargissement en IMSA comme un moyen de renforcer sa présence sur le marché nord-américain des pneus premium. 

Le jour où une Porsche GT a battu les prototypes

En 2015, sous une pluie intense, une Porsche 911 RSR de catégorie GTLM remporte Petit Le Mans au classement général, devant les prototypes théoriquement plus rapides. Nick Tandy, le français Patrick Pilet et Richard Lietz inscrivent leur nom au palmarès d’une édition interrompue avant les dix heures prévues, en raison de la dégradation des conditions. 

Les pneus pluie Michelin jouent un rôle majeur dans cette performance. Une BMW GTLM, elle aussi équipée par le manufacturier français, termine deuxième. L’épisode illustre combien la performance pneumatique peut bouleverser la hiérarchie lorsque la puissance et l’aérodynamique deviennent difficiles à exploiter. Il faut néanmoins restituer le contexte : les catégories ne roulaient alors pas toutes avec le même fournisseur de pneus. Ce résultat appartient à une époque différente de l’actuel championnat entièrement équipé par Michelin, mais démontre aussi que le manufacturier clermontois était meilleur que les autres, surtout sur sol mouillé.

Petit Le Mans raconte ainsi trois histoires qui se rejoignent. Celle de Don Panoz, qui a donné un nouvel élan à l’endurance américaine en travaillant avec Le Mans. Celle de Road Atlanta, dont le relief et le caractère ont façonné une classique internationale. Et celle de Michelin, dont la présence associe compétition, implantation régionale et stratégie commerciale. Derrière les panneaux bleus et jaunes, il y a près de trois décennies de course — et une ambition née de l’autre côté de l’Atlantique.

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